Chroniques de la vie quotidienne

J’aime bien Noël…

19 decembre 2025

J’aime bien Noël…
C’est une phrase que je n’aurais pas pu écrire à d’autres moments de ma vie.

Selon les périodes, j’ai trouvé cette fête tour à tour commerciale, artificielle ou triste. Et je sais que je ne suis pas la seule. Noël a cette capacité d’exacerber les émotions.

Il arrive que l’on prenne le contrepied de l’allégresse générale. À la vue des décorations, ce n’est pas la joie qui surgit, mais une angoisse diffuse, une tristesse tenace qui serre le cœur. Un sentiment de décalage avec l’ambiance attendue, la sensation aiguë des absences, du temps qui passe, des seuils que l’on franchit.

Parfois aussi, Noël nous passe dessus comme n’importe quel événement annuel. Une date parmi d’autres, comme des soldes avant l’heure. Une étape qui mesure le temps, l’année, et nous aide à traverser l’existence. Un marqueur au même titre que les saisons ou les échéances qui jalonnent nos vies. Noël est alors un point fixe dans l’hiver, une fête modeste en attendant que revienne le printemps.

Pour d’autres encore, Noël est… urticant. Des crèches trop visibles dans l’espace public, l’ombre du sacré que le Père Noël ne parvient pas tout à fait à recouvrir, certains mots bannis parce qu’ils rappellent notre histoire commune et les racines que l’on voudrait cacher. Alors on neutralise. On garde la fête mais on la rebaptise. Comme si Noël devait être vidé de sa profondeur pour rester acceptable. Cachez ce saint que je ne saurais voir.

Noël, c’est pour beaucoup des retrouvailles obligées, la bûche dans la bouche et l’œil sur la montre. Un bras de fer pour se partager entre les familles, une négociation serrée entre obligations morales et agendas saturés. Des sourires qui n’en sont pas, des cadeaux achetés à contrecœur. Les rancœurs prennent une pause réglementaire et chacun tient son rôle. On se conforme à l’image attendue, le temps d’un repas.

Tout cela m’est étranger aujourd’hui. L’âge aidant sans doute, me voilà philosophe – au sens le plus modeste du terme.
Alors autant l’avouer : j’aime Noël.

Mon père a quatre-vingt-sept ans. On peut dire, sans froisser personne, qu’il vieillit. Lui, l’homme solide, celui sur lequel on s’appuyait, n’occupe plus tout à fait cette place. Je le regarde désormais avec une tendresse nouvelle, celle que l’on éprouve pour ceux dont la force s’éloigne.

Puis je regarde mon fils ainé. Celui-là même qui a quitté la maison il y a quelques mois, me faisant changer de statut : en amorçant le premier départ, mon rôle de mère du quotidien sera bientôt un souvenir.

Je les regarde tous les deux, comme si un chemin invisible les reliait. Et moi, je suis là, au milieu. Exactement au milieu de leurs âges, à l’endroit précis où l’on voit aussi bien en arrière qu’en avant.

D’un côté, mon père. Pour Noël, j’aimerais qu’il me prenne dans ses bras, dans ses bras de patriarche protecteur. Ou peut-être est-ce moi qui voudrais le serrer, l’entourer à mon tour. Je ne sais plus très bien. La relation n’est plus aussi lisible et les rôles deviennent flous.

De l’autre côté, mon fils ainé. Je ne l’ai pas vu depuis quarante-huit jours. J’ai hâte de le serrer contre moi. Mais sa taille et sa carrure s’imposent : dans la logique des corps, c’est toujours le plus grand qui enveloppe l’autre. Là encore, les lignes se brouillent.

Des deux côtés, les rapports changent de fréquence, et je me sens un peu en équilibre. Mère et enfant tout à la fois. Pas tout à fait adulte, plus vraiment enfant.

Dans quelques jours je vais les retrouver, mes Pères Noël à moi, celui de 87 ans, et celui de 17 ans. Et puis tous les autres, bien sûr. Ceux qui se tiennent entre les deux, ceux qui marchent à mes côtés, à des rythmes différents, sur le même chemin.

Le Père Noël prend les visages de ceux que j’aime.
Avec eux tous, je veux un Noël avec la bûche dans la bouche, mais sans l’œil sur la montre. Un Noël où le café dure des heures, où l’on bavarde dans la cuisine en faisant la vaisselle. Un Noël où les plus jeunes s’endorment dans le salon, pendant que les adultes continuent de parler à voix basse.

Je veux un Noël où un éclat de rire surprend les chuchotements, où l’on parle la moitié de la nuit en pyjama sur un seuil de porte, en retardant le moment d’aller se coucher.

Pas un Noël galvaudé, pas des achats de dernière minute interchangeables. Un Noël comme un sentiment, comme un regard posé sur ceux que l’on aime.

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